Lors de notre passage au Cabaret Vert, qu’on vous a raconté ici, nous avons eu la chance de rencontrer les membres de Skip The Use lors d’une conférence de presse en marge d’un retour certes très attendu mais surtout très remarqué. On y parle écologie et scènes actuelles, sans tabous et avec un naturel parfois déstabilisant.
Mat (chanteur, ndlr), tu as dit dans une interview que tu aimais bien les festivals ecolo, dans le style du Cabaret Vert. On a vu aussi ces derniers mois que des artistes comme Shaka Ponk arrêtaient leur carrière pour des questions écologiques. Est-ce-que vous, vous avez adapté votre tournée, pour les mêmes questions écologiques ?
Nelson (bassiste) : Tu veux qu’on s’arrête aussi c’est ça ? (rires)
Mat : On n’a pas du tout la même tournée que Shaka, eux ils ont une grosse tournée, ils sont partis dans un show avec beaucoup de semi-remorques, comme beaucoup d’artistes en ce moment avec une grosse prod sur scène. Nous, on est partis à l’inverse, on a juste un bus, et on se démerde avec ce qu’il y a dedans. Là, on a nos amplis déjà sur place pour éviter de les transporter. On arrive à ne plus utiliser de semis, ce qu’on faisait avant. On limite quand même notre CO2. Mais c’est sûr que sur un spectacle comme les Shaka, ils ne peuvent pas faire un show comme ça, en fait. C’était la seule solution qu’ils avaient, je pense, d’arrêter. Nous, parfoi,s on vient avec rien, juste nos amplis. Le spectacle, il est humain. Parfois, on a un écran, parfois, on n’en a pas… Mais ce n’est pas moins bien, hein ! C’est une question importante parce qu’aujourd’hui, quand tu vas voir, je sais pas, Rammstein, etc, même en France, il y a beaucoup d’artistes de rap français qui viennent avec de grands écrans, avec de l’autotune en playback sur leurs morceaux, et pour beaucoup de gens, c’est ça un concert. Mais non ce n’est pas ça en fait. Ce n’est pas ça un live.
Pour vous, qu’est-ce-que c’est, un live alors ?
Mat : Pour nous, c’est un live où quand tu fais ta chanson, ce n’est pas la même que la dernière fois où tu l’as jouée. Parce qu’il se passe un truc devant, l’interaction peut faire qu’elle dure plus longtemps, qu’elle soit plus courte, etc. Nous, notre prise de tête c’est de savoir comment rester dans le timing. On fait beaucoup de choses, les gens gueulent, on joue dans le pit,… Parfois les gens nous disent « on veut cette chanson-là », alors on réfléchit et on se dit, « allez on le fait », on enlève une autre… On ne se fait pas chier à faire tout le temps la même chose. Des gens viennent nous voir 4, 5, 10 fois et ils ne vivent jamais le même show. Là, on est au Cabaret Vert avec nos potes d’Enhancer qui sont là, David c’est mon meilleur pote, on a envie qu’il monte sur scène avec nous, alors on s’est demandé : « mais qu’est-ce-qu’on va faire ? Ah, on va faire une reprise ! ». Hier on s’est appelés, je lui demande s’il connait cette chanson, il dit oui, et voilà. Si on a un show déjà tout préparé dans un Mac, on n’aurait pas pu le faire, ça.
Justement, avec la scène actuelle qui est plutôt axée grosse prod, est-ce-que vous, vous y trouvez votre place ?
Mat : Soyons clairs, je ne suis pas en train de dire que ce qu’on fait est mieux qu’un autre. Juste, ce n’est pas la même chose, on n’a pas les mêmes contraintes, écologiques, économiques et humaines. Mais il y a des shows de la nouvelle scène qu’on trouve très cools. Mais nous, pour Skip, on a choisi d’avoir le côté humain. Là on va faire deux Zénith, on pourra avoir un gros show. Mais que sur deux Zenith, un chez nous (Lille, ndlr) et un à Paris. Donc on n’a pas beaucoup de déplacements à faire. Après, si on fait une tournée de Zenith pour le prochain album, on devra réfléchir davantage. On a des gosses, on peut pas dire des choses sur scène et dans nos chansons et ne pas agir derrière. C’est ça le truc avec Shaka aussi, ils se disent « on ne peut pas avoir deux discours ».

Du point de vue des musiques alternatives sur la scène française, nous trouvons personnellement qu’elle se développe de manière assez exponentielle en ce moment, notamment autour du metal. Qu’est-ce-que vous en pensez ? Comment expliqueriez-vous ce regain d’intérêt pour des musiques plus underground ?
Mat : En fait, c’est juste en-dessous des radars. La scène rock, elle a toujours été là. On a un des plus gros festivals de metal au monde, le Hellfest, mais je pense que c’est toujours très compliqué quand tu fais de la musique alternative d’avoir des radios, etc, qui s’y intéressent. En France, on a des lois assez discriminatoires, quand tu chantes en anglais il y a des quotas qui font que tu ne peux pas toujours passer à la radio. Ils ont fait ça il y a des années, soi-disant pour protéger la francophonie, mais ça a permis de développer les musiques urbaines et ainsi de toucher toutes les strates sociales. Il y a des trucs super biens dans l’urbain et aussi des trucs moins bien, qui font d’ailleurs davantage de doigts d’honneur à la francophonie que certains mecs qui chantent en anglais. Pour qu’au final, ceux qui cartonnent en français, en France, ce sont des Belges ! En gros des groupes comme nous ou Shaka, on s’est fait jeter des radios.
Nelson : En fait il suffit de regarder l’affiche (du Cabaret Vert, ndlr), tu vois ce qui passe en radio.
Mat : Soit du rap, soit de la pop. Regarde, là on est au Cabaret Vert. Nous, on est moins en radio, on n’a pas 300 000 followers sur les réseaux, parce qu’on n’en a rien à faire… Pendant 10 ans on n’a pas été invités au Cabaret Vert ! Alors qu’on faisait tous les festivals de France et que, tous les ans, on voulait venir ici. Mais on n’avait pas vraiment de publicité. Alors, est-ce que la scène elle se développe ? Oui, notre tournée elle est complète. Il y a une scène rock, c’est indéniable, mais on est toujours en dessous des radars. Et ceux qui tiennent les radars, ce sont des gens qui ont l’impression que la jeunesse française elle veut autre chose.
Qu’est-ce-qu’il faudrait pour que ça passe au-dessus des radars selon vous ? Des groupes comme Landmvrks dans le metal semblent se faire un nom par exemple, petit à petit.
Yan (guitariste) : Quand tu écoutes ça, tu vas forcément chercher ça. Je trouve que malgré tout, toute cette musique là, si tu vas pas la chercher, tu ne l’as tout simplement pas. Le nombre de groupes de merde (sic) qui peuvent remplir des Zenith… Quand tu vois le nombre de concerts qu’il y a maintenant dans les Zenith… Les gamins sont formatés à ce qu’on leur offre.
Mat : On leur dit : « T’as 15 ans ? T’as 20 ans ? T’écoutes du rap ». Ils cherchent pas, ils consomment le truc différemment.
Yan : Il y a encore 10 ans, tu avais des émissions, tu pouvais écouter du Nirvana, etc. Maintenant, c’est dur pour les radios de proposer autre chose.
Mat : Avec tous les quotas, c’est compliqué. C’est politique en fait. Et encore, nous, on a de la chance. On a du monde, on est venus en radio une ou deux fois, mais on n’est franchement pas à l’image du rock français. Vous parlez de Landmvrks, ils font des trucs géniaux, les mecs sont supers, mais ce n’est pas Gojira. Et pourquoi c’est pas Gojira ? Ils remplissent un Bercy, ça fait 25 ans qu’ils sont là…

Ils sont partis aux Etats-Unis aussi, ça a dû les aider.
Mat : Pourquoi ? Parce que ici ce n’est pas possible. Pourquoi Phoenix va aux Etats-Unis ? Parce qu’ici, ce n’est pas possible. Moi-même je suis parti aux Etats-Unis développer des choses. Mais on a décidé qu’il fallait qu’on se batte, parce que sinon, j’exagère un peu, mais on aurait pu se retrouver avec des festivals avec aucun ou un seul groupe de rock. Ça nous est arrivé, on était le seul groupe de rock et derrière il y avait les rappeurs qui défilaient. On ne voyait pas la différence, c’était souvent le même beat, la même track, les mêmes accords… Quand tu vois aujourd’hui, ici, au Cabaret, des Landmvrks, Enhancer, Sleep Token et Skip The Use ce n’est pas la même chose ! Moi je ne veux pas qu’il n’y ait plus de rap, je veux qu’il y ait ça et le reste.
Est-ce-que des affiches comme celle d’aujourd’hui (samedi 20 août, ndlr) au Cabaret Vert, peuvent permettre une plus grande visibilité à ces scènes rock et metal ? On est quand même sur un festival très familial.
Nelson : Ce n’est pas étalé sur l’ensemble du festival.
Yan : Je trouve que par rapport à l’année dernière, ils on fait un énorme effort par rapport à ça. Les gens avaient râlé aussi je pense.
Mat : C’est un festival rock le Cabaret Vert. Et les gens viennent au Cabaret Vert sans faire attention à l’affiche. C’est le festival des Ardennes, tu viens avec tes potes. L’affiche ça vient après. Ils se sont tapé du hip-hop pendant trois jours, ils seront sûrement contents de changer un peu.
Nelson : Je pense que c’est bien que tout le monde puisse s’exprimer. On ne se limite pas à un seul genre, même si ce n’est pas égal. Mais les gens qui donnent la parole aux artistes se trompent quand ils pensent qu’ils peuvent parler directement à la jeunesse. Le public dans son entièreté choisit.
Mat : C’est une histoire de manipulation aussi. Quand tu fais une musique urbaine où tu parles de sujets futiles, tu n’es plus dangereux. Qui a à y gagner si le rap n’est plus dangereux ? Qui est en dehors de la ligne jaune ? Des groupes comme nous. Qui sont les ennemis à abattre ? Les groupes comme nous. Mais au final, nous, on est vous. On a que les groupes qu’on mérite. Le public décide. Si tout le public veut que tel groupe soit à Bercy, il y sera. Gojira, personne n’y croyait pas, et maintenant… Les gens décident. C’est ce respect là que j’ai pour ce genre de projets.