Conf’interview #3 : Laurent Honel (Fatals Picards)

Laurent Honel est le guitariste des Fatals Picards, groupe de rock français hyperactif depuis vingt ans. Cet anniversaire, le groupe devait le fêter sur scène mais la fête est reportée. En France aussi, le reconfinement est en place, on évoque donc la situation avec celui qui s’occupe des six cordes au sein d’un des groupes les plus drôles (mais pas que) de l’Hexagone.

Comment tu vas Laurent ?

Eh bien tu tombes sur un jour où ça va pas mal ! J’ai des moments où ce n’est pas toujours simple mais je dois dire qu’en ce moment, ça va plutôt bien.

Comment vis-tu ce deuxième confinement ?

Pas trop mal. La vie continue son cours d’une certaine manière, mes enfants continuent à aller à l’école, ma femme est institutrice donc elle continue à aller au boulot, j’ai une forêt à environ 1 km d’ici donc je peux aller me promener tout seul, ça se passe plutôt bien oui. Je vivais en appartement et maintenant, on a une maison avec un jardin (bon il pleut aujourd’hui mais bon) donc on fait en quelque sorte partie des nantis et ce n’est pas négligeable, j’ai vécu en région parisienne donc je sais ce que ça fait de vivre dans 40m² et du coup je peux dire que j’ai de la chance.

Et comment tu le vis par rapport au premier ?

Ben pareil en fait. Le confinement, c’était quelque chose de nouveau et ça m’a permis de me lancer dans de nouvelles choses comme la guitare flamenca par exemple vu que notre Président de la République nous a dit de nous réinventer, d’enfourcher le tigre, ben c’est ce qu’on fait. J’ai pas mal lu aussi, j’ai relu des anciens livres, c’était vraiment enrichissant et sympa de les redécouvrir.

Comment tu as vécu émotionnellement parlant et en tant qu’artiste l’entre-deux ? Vous aviez des concerts qui s’étaient reprogrammés après le déconfinement et qui sont de nouveau passés à la trappe…

Oui… Aujourd’hui je relativise, ça va, mais c’est clair qu’il y a quelques semaines c’était un coup dur pour nous parce que tu le sais, les Fatals Picards c’est un groupe qui prend tout son sens en live, on tourne tout le temps ! Et on n’a même pas eu le temps d’expérimenter les nouvelles formules des concerts. On n’a pas fait de concerts assis, on n’a plus joué depuis le mois de mars.

Comment vous vivez ça en tant que groupe ? Est-ce que vous le ressentez tous de la même manière ?

Non évidemment. Nous on bosse en live comme je viens de le dire ! Moi je vis du côté de Lille, Paul est à Rennes et Yves et Jean-Marc sont en région parisienne donc nous on construit nos albums sur la route. Alors c’est certain qu’on ne le vit pas de la même façon. On reste en contact régulièrement parce qu’en plus d’être des collègues, ce sont des amis avec qui je partage tout et on essaie de rester le plus positifs et « funs » possible sur nos réseaux parce que ça fait partie de l’essence des Fatals Picards. Mais je pense que chacun individuellement, ça peut nous faire progresser musicalement et artistiquement. Je ne sais pas comment le conceptualiser mais je pense que le fait de s’être chacun retrouvés avec nous-mêmes, même intellectuellement, ça nous a fait du bien. Il peut y avoir le sentiment d’impuissance, de frustration et ça nous amène dans des régions de l’esprit qu’on n’a pas l’habitude de fréquenter.

On a pu voir Paul (Léger, le chanteur des Fatals Picards : ndlr) présenter Poupou l’émission tous les jours sur Facebook pendant le premier confinement. Est-ce que c’est une décision qu’il a prise comme ça d’un coup ou est-ce que ça a été collégial ?

Il faut savoir que Paul est quelqu’un de très à l’aise et qui passe très bien devant la caméra. Il a une grosse capacité à s’adapter à toutes les situations, c’est une bête de scène ! Avant, il jouait dans le groupe la Sex Bomb et c’était une sorte de théâtre de rue où il haranguait les foules et il fait ça divinement bien. Même quand on a des soucis techniques ou autres sur scène, il trouvera toujours quelque chose à faire ou à dire en attendant que le programme soit réglé. Il lui est déjà arrivé de faire un striptease devant 5000 personnes. Et puis il a ce côté bricoleur, il fait ses petits génériques lui-même par exemple. C’est vraiment une dose de bonne humeur qui lui va bien et en plus de ça, il invite des amis. Il a donc décidé de lancer ça de son côté, personnellement j’en serais incapable [rires].

Pic by Nathanaël Masson

Si ce confinement dure dure dure, est-ce que vous pourriez envisager de mettre des nouvelles choses en place dans cette lignée ? On voit des lives payants, des crowdfundings comme vous avez déjà fait auparavant… Ce serait envisageable ou vous voulez garder cette essence live ?

Au début, on ne voulait pas refaire de crowdfunding parce qu’on l’a déjà fait trois fois donc on a un peu exploré les limites du genre je pense mais avec toute cette histoire, on dirait qu’on retrouve une forme de légitimité à le faire. C’est une période qui va beaucoup nous coûter sur le plan financier. Les finances du groupe ne seront pas au beau-fixe à la reprise donc on est légitimes. Maintenant, je pense qu’il y aura davantage de bienveillance et de disponibilité qu’avant de la part de notre public. On n’aura pas de mal, je pense, à dire « on a besoin de vous » pour le prochain album. Par contre, je vais essayer de ne pas être trop lénifiant là-dessus, mais je pense que ce qui fait la beauté de notre société, c’est notre capacité à investir dans une forme de gratuité. Je pense à l’ouverture des magasins le dimanche. Moi je me posais la question à ce sujet parce que le code du travail suggère que le dimanche est un jour chômé et moi ce qui m’intéresserait, ce serait que le dimanche reste un jour « gratuit », avec une zone de gratuité. C’est-à-dire qu’il y a tous les échanges économiques qui nous pourrissent relativement et qui font que notre société n’est pas toujours aussi belle qu’on ne pourrait l’espérer, eh bien ces espaces-là on pourrait les préserver. Nos concerts en ligne pourraient être gratuits, j’aimerais qu’on reste gratuits par moments. Alors après nous, on a le luxe de pouvoir faire ça, on n’a pas spécialement de problèmes d’argent. Je pense que si on a la possibilité d’instaurer un paradigme de gratuité, il faut le faire. Maintenant, ce ne serait pas viable !

Je repense à la lettre que tu avais écrite à Roselyne Bachelot (Ministre de la Culture en France : ndlr) sur les réseaux sociaux à propos de la situation du secteur culturel. Qu’est-ce que tu aurais envie de dire aux politiciens par rapport au statut d’artiste ? Qu’est-ce que tu aimerais voir changer avec cette crise sanitaire ?

Je ne suis pas le genre de type qui va te dire « c’est des cons, c’est des nuls ». Je comprends la difficulté quand on est Ministre de la Culture de pouvoir faire entendre sa voix, de sauver son bateau. Maintenant, ce que je leur reproche, et là je pense à Riester, à Bachelot, c’est de n’avoir presque aucun lien avec les acteurs du monde culturel. Alors oui elle va de temps en temps rencontrer les syndicats et ses représentants, on la voit dans quelques émissions parce qu’il y a de la visibilité. Mais moi, dans ma lettre, je demandais à la rencontrer pour montrer qu’un ministre peut avoir un contact direct avec les acteurs de son secteur. Le processus démocratique c’est, on élit des gens puis on a l’impression que cette élection a tissé des liens entre eux et nous mais ce n’est pas du tout comme ça. Et la deuxième chose que je reproche, c’est que ce sont des gens qui ne connaissent pas leur métier. Que Roselyne Bachelot aime et connaisse l’opéra c’est très bien, que ça soit son domaine de prédilection très bien… mais en dehors de ça, ce sont des gens qui n’y connaissent rien. Mais rien ! Alors que peut-être que dans les ministères, les gens qui sont responsables des dossiers, et qui sont là depuis longtemps, connaissent ces mêmes dossiers mais je ne sais pas si Roselyne Bachelot est déjà allée à un concert de jazz, de rock, de punk, de flamenco, de musique arabe… On a l’impression que ce sont des gens qui s’adressent à nous avec du vocabulaire vide en fait.

Qu’ils sont déconnectés de la réalité ?

En tout cas de notre réalité. On n’a pas cette impression dans les autres ministères. J’imagine qu’il y a une meilleure connaissance des dossiers chez le Ministre de la Défense ou de la Santé parce qu’il est médecin mais concernant le ministère de la Culture, on a vraiment l’impression que plus le temps passe, plus ceux qui sont nommés Ministre de la Culture en ont un rapport très éloigné. Ici on dirait que Castex il a appelé Bachelot pour lui offrir le poste et elle lui a dit, je ne l’invente pas, « merci tu me fais un super cadeau ». Non, moi j’imagine que quand tu occupes ce poste, tu as une connaissance holistique de la situation, que ce soit du Château de Versailles, des MJC (et nous on est bien placés pour ça avec les Fatals Picards) et c’est vraiment ça que je leur reproche.

Pic by Nathanaël Masson

Comment tu envisages la suite en tant que toi, Laurent, ou en tant que Fatals Picards ?

Moi j’attends que ça se finisse rapidement ! Nous on est prêts à reprendre la route dès que ce sera possible. Je pense que ça se fera par étapes. J’imagine et espère qu’à partir de mars il y aura de nouveau la possibilité de refaire des concerts assis, on est en train de voir avec notre tourneur la viabilité de ces concerts assis parce que pour nous, c’est totalement différent le assis et le debout. Et si ça avance bien du point de vue traitement, avancées médicales… on peut espérer un été musical relativement normal et moi ce que j’aimerais bien, c’est qu’on puisse enregistrer notre nouvel album vers janvier-février-mars.

J’imagine qu’on peut s’attendre à l’une ou l’autre chanson sur la situation actuelle ?

Eh bien non ! Très honnêtement, moi cette situation ne m’intéresse pas du tout. Quand je vois les tensions et les manifestations que ça génère, ça ne m’étonne pas. Je n’ai pas envie d’être le énième groupe à parler du confinement. En fait dans le groupe, j’ai droit à une chanson triste ou deux par album. Et là, j’en ai une qui parle d’un SDF qui était en bas de chez moi pendant le premier confinement. J’habitais un quartier très commerçant donc au niveau relationnel et financier c’était très compliqué pour lui, plus que d’habitude. Et ce qui m’intéressait, c’est qu’on est passés d’une économie je vais dire classique avec des échanges monétaires à une économie virtuelle. Pareil pour les clopes, on ne fume plus de cigarettes, on fume des cigarettes électroniques. On imaginait du coup ce personnage de SDF qui se retrouve face à cette dématérialisation monétaire puis à la dématérialisation du tabac et ensuite j’imagine la dématérialisation des sentiments… Ce sont des gens qui sont, un peu comme nous au final, tributaires des relations directes et le fait de dématérialiser, ça a un véritable impact en fait. Mais bon, nous on a clairement plus de chance qu’eux ! Ce qui m’intéressait c’était de voir l’impact que le confinement avait eu sur nos modèles relationnels. Ces personnes tu leur donnes de l’argent liquide et si un jour il n’y en a plus tu leur donnes comment ? J’imaginais avec mon banquier une appli utile pour eux et les musiciens avec une espèce de terminal pour qu’ils puissent continuer à faire la manche. Ce serait pratique parce que tu as des gens qui vivent dans une extrême précarité et si en plus ils ne peuvent plus avoir d’argent c’est compliqué, par exemple pour les gens qui paient une chambre d’hôtel à la journée.

Du coup est-ce que ce ne serait pas une suite à « Canal Saint-Martin » ?

Quelque part ça l’est mais je ne voulais pas faire une suite à ce morceau parce que je ne veux plus faire de chansons où je me sers du malheur des autres pour me faire mes thunes. C’est un vrai problème. Alors on me dit que ce n’est pas le cas, que je fais ça pour qu’on en parle mais je trouve qu’il y a parfois des limites. Quand je fais des chansons, j’ai envie qu’elles me concernent vraiment. Il va y avoir une chanson aussi sur l’album qui parle du fait que la France est un pays qui fabrique, qui vend et fait la promotion d’armes tout en étant le pays des Droits de l’Homme. Je me permets d’en parler de ça parce qu’à chaque fois qu’on vote pour quelqu’un, c’est une personne qui n’en parle pas mais qui cautionne ce business. Alors on peut comprendre qu’il y ait aussi d’autres démarches, notamment économiques, ça nous procure une forme de souveraineté technologique mais ces armes on les vend à des pays qu’on peut qualifier comme peu soucieux des Droits de l’Homme. La chanson parle d’un ouvrier lambda mais ça commence au Yémen parce que ces armes, elles finissent sur la gueule d’enfants qui n’ont rien demandé à personne. L’indignation paraît facile mais ce qui m’intéressait c’était de parler de celui qui les fabrique par exemple.

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