Interview en tête à tête avec Lieutenant

Le 21 juillet, jour de Fête Nationale, nous avons eu le plaisir d’interviewer le septuor liégeois Lieutenant. Aux Francofolies pour défendre leur dernier album Au Cœur de l’Arène sur la scène Franc’Off, ils ont offert un excellent show sous un soleil de plomb. Une fois de plus, le public a pu apprécier leur belle complicité et leurs superbes chansons. Retour sur l’album dans la bonne humeur avec Anne-Claude (violon), Aurélie (violoncelle), Laurent (guitare et voix) et Pierre (batterie).

  • Dans vos chansons, vous abordez des thèmes comme l’argent, la guerre, la solitude,… Est-ce que vous vous définiriez comme un groupe engagé et en quoi ce serait important, pour vous, de s’engager ?

Laurent: Je ne nous définirais pas comme un groupe engagé mais comme un groupe fait de gens avec des engagements, des réflexions. On a juste envie de vivre nos vies en ayant conscience de ce qui vient et en utilisant la musique parce que c’est ce qu’on sait faire. Mais j’aime que tu dises qu’il y a un engagement dedans en tout cas !

  • Votre nom: Lieutenant, ça s’accroche à quoi ? Quelle en est la signification ?

Anne-Claude: Bien avant que j’arrive dans le groupe, c’est une histoire qu’on m’a raconté.

L: Les légendes urbaines ! -rires-

A-C: Donc le groupe cherchait un nom qui lui ressemblait, qui ressemblait à ce que ses membres aimaient écouter et ce qui rassemblait un peu tout le monde, c’était l’album Sergent Pepper des Beatles. Sergent, lieutenant… tu vois où je veux en venir…
On descend d’un grade parce qu’on est modeste. -rires- Et ça a donné Lieutenant.

L: C’est tout à fait juste, tu as bien retenu ! -rires-
Et c’était non seulement ce qui nous rassemblait mais aussi ce vers quoi on avait envie d’aller: c’est à dire de la musique qui se retient relativement facilement. Je ne sais pas si on y est arrivé maintenant mais en tout cas quelque chose de bien orchestré avec des cuivres; à l’époque on voulait des cuivres mais aussi des violons, de la folie ! Et pour en revenir à Sergent Pepper, c’était un album concept. Il y avait une linéarité, une histoire. Et c’est marrant qu’aujourd’hui on en arrive à faire un album concept aussi.

  • Donc c’était un choix, dès le début, d’associer entre autres: clarinette, violon et piano ?

L: C’était un choix, à l’époque, de faire de la pop folk orchestrée avec des instruments un peu atypiques. Un peu… le violon c’est pas vraiment atypique mais il y a 6 ans il n’y avait que Louise Attaque qui faisait ça, dEUS un peu…

A-C: Et il y a quand même la clarinette qui amène quelque chose de très mélancolique. Notre clarinettiste a de fortes influences Klezmer et quoi de plus mélancolique et de plus nostalgique que la musique Klezmer ? Avec le violon qui est aussi un instrument mélancolique, j’ai parfois eu cette sensation-la mais je ne m’en rendais pas compte du tout. Ce sont des gens qui sont venus me trouver en me disant: « Ça sonne très très très très folk, très Klezmer ». Je crois aussi que c’est venu des influences de chacun parce que si on n’avait été que des musiciens classiques, l’album n’aurait pas du tout cette sonorité-la. On vient tous de milieux musicaux et on a tous un passé musical, très différents (pop, classique, Klezmer, chanson française). Tout ça fait que le son de Lieutenant est particulier, non pas à cause des instruments mais je crois réellement, à cause des gens et de leur passé musical.

  • Le groupe a pas mal changé ces derniers temps: un changement de langue, un changement d’équipe; comment s’est passé le changement d’équipe ?

A-C: Tout le monde s’entend très bien. On est des personnes réfléchies donc quand on a quelque chose à dire, on en discute et il n’y a jamais eu de clash sérieux au sein de Lieutenant. Ça prend du temps mais on y arrive.

L: Moi je trouve ça carrément enrichissant en fait ! C’est vrai que ce n’est jamais facile, les changements; ça implique de recommencer à répéter, de rencontrer de nouvelles personnes… mais je trouve qu’au moment où les morceaux sont dans les doigts des nouveaux musiciens, ils changent et c’est vraiment gai et enrichissant. A faire, je le refais.

  • Etes-vous satisfaits des choix posés sur Au Cœur de l’Arène ? (le fait qu’il soit tri-disciplinaire, en français et financé par les fans)

L: A refaire ? Oui, moi je le referais comme ça. Maintenant, il faut savoir que ça multiplie les tâches. Je suis très content du résultat final mais aussi très fatigué du travail fait au préalable. Cependant, je n’en changerais pas une note.

A-C: C’était très fatigant, oui. Mais le fait que ça ait été financé par le crowdfunding, c’est beau ! Ça veut dire qu’il y a des gens qui croient réellement en nous, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse avoir je pense, c’est magnifique !

  • Et comment se passe la composition chez Lieutenant ?

L: C’est un enchevêtrement permanent. Chacun est responsable de son instrument mais ça n’empêche pas de poser des regards sur la pratique de l’autre. Dans la composition entant que telle, je crois que l’architecture de la création est au moins aussi importante que les créateurs.

A-C: Il y a quand même une base, ce sont Laurent, Philippe et Vincent qui sont à l’origine de la création, de la composition et de l’écriture de la chanson; bref, de l’esprit des morceaux. Après, il y a eu des arrangements et de petites modifications.

L: Oui, l’esprit des chansons c’est Phil et moi qui l’avons apporté dans leur musicalité. Ensuite, avec Vincent, nous avons beaucoup travaillé sur la réadaptation permanente des textes à l’histoire.

  • Question un peu plus d’actualité: Sur Au Cœur de l’Arène, vous dénoncez une société de répression et de violence où l’individualité n’a pas sa place. Pensez-vous qu’actuellement, on arrive lentement à ça et est-ce que, comme Victor, vous rêvez d’un Ailleurs meilleur ?

L: Et toi t’en penses quoi ? -rires-
C’est une certitude qu’on est dans un climat qui ressert progressivement les mailles pour des raisons peut-être tout à fait entendables. Après, est-ce que c’est là-dedans qu’on a envie de vivre ?
Est-ce qu’on a envie de chercher un Ailleurs comme Victor ? oui, ça je pense aussi. Maintenant, relier ça à l’actualité… moi je pense que ça peut être reliable sous mille facettes. L’album porte ce titre: Au Cœur de l’Arène. Même si nous-mêmes on n’est pas toujours au cœur des foules, on n’est même jamais au cœur des débats politiques; à peine regarde-t-on la TV et lit-on la presse… ce qu’on aime défendre dans ce projet-la c’est que, comme Victor, on espère que chacun va vivre son actualité sans pour autant faire l’autruche et il y en aura bien un, ou même des collectifs, qui sortiront du lot pour faire un monde de demain qui sera soit total, soit communautaire, on ne sait pas… Mais effectivement, on a envie de se dire qu’il y a de l’espoir ailleurs.

Pierre: Il y a tant d’espoir ailleurs…

A-C: -fredonne l’air du Cœur de l’Arène

Pic by Musically Yours
Pic by Musically Yours
  • Entant qu’artistes, que pensez-vous du statut d’artiste ? Pensez-vous qu’il est possible, aujourd’hui, de vivre de sa musique ?

A-C: Oui, moi je pense que oui mais il ne faut pas avoir peur des kilomètres. En ce qui me concerne, j’ai un mi-temps et le reste du temps je vis de la musique. C’est plutôt par crainte, parce que je n’ose pas franchir le pas de ne faire que ça mais je pense que ce serait possible. Je n’ai jamais fait que ça mais je donne des cours aussi. Je pense que donner des cours c’est partager la musique et donc vivre de la musique. Un prof peut vraiment vivre de manière tout à fait correcte. Maintenant, ne faire que tourner, c’est plus difficile au début, quand on n’est pas connu. Il faut travailler, se faire connaître… pas pour être célèbre mais pour montrer ce qu’on sait faire et par ça, pouvoir être engagé. J’ai déjà vécu, entant que fille jeune et arrangeur: on m’a téléphoné et on m’a vue puis on m’a dit: « Non, elle est trop jeune. Ça n’ira pas. » et on a appelé quelqu’un de plus âgé. Les gens n’étaient absolument pas contents du travail de l’autre personne donc ils m’ont rappelée parce qu’entre temps, ils étaient allés écouter ce que je faisais. Donc parfois, les gens ont des aprioris et c’est ça qui est difficile. C’est pour ça qu’il faut essayer de se faire connaître dans le bon sens du terme. Donc pour moi, oui, c’est possible mais il faut le faire bien et peut-être aussi donner des cours, ça reste dans la musique.

L: Moi je pense pareil. Je pense vraiment que ça dépend des musiciens, il faut être vachement polyvalent ou alors avoir un groupe qui bosse, qui cartonne.

A-C: Ou très polyvalent, c’est vrai.

L: Oui mais pour ça il faut quand même avoir du bagage musical et accepter de miser là-dessus parce que c’est un choix de vie qui n’est pas facile tous les jours. Les artistes que je connais et qui font ça, il y a des moments où ils vivent bien et des moments où ils ne vivent pas bien.
Il y a aussi la présence qui est un travail réel je pense. Etre présent là où il faut, quand il le faut, ça fait partie de la manière de développer un groupe  et une personnalité musicale… du moins, c’est l’impression que j’ai. Après, je souhaite que le statut d’artiste soit mieux reconnu encore et qu’il y ait moins d’abus.

A-C: 5000€ par mois… Minimum… -rires-

P: C’est un statut qui n’est pas suffisamment reconnu…

A-C: Ce n’est même pas reconnu comme « statut d’artiste », ce sont les artistes eux-mêmes qui ont appelé ça « statut d’artiste ». En réalité, ça s’appelle la « règle du bûcheron » parce que, s’il y a du mauvais temps, le bûcheron ne va pas pouvoir aller travailler et ils estiment que c’est la même chose pour un musicien. Si l’artiste ne se fait pas engager, non pas parce qu’il n’y arrive pas mais parce qu’il n’y a pas d’offre, il ne saura pas travailler donc c’est le même statut. On est au même statut que les bûcherons et les pêcheurs ! Et pour en bénéficier, c’est assez complexe: tu dois avoir cumulé un certain nombre de contrats, etc… Puis en gros, c’est le chômage mais pas dégressif et les jours où tu travailles, tu noircis ta case comme au chômage. Ce n’est pas réfléchi pour un musicien mais en fonction d’une globalité de gens qui n’ont pas l’occasion de travailler à certains moments de leur vie. Donc le « statut d’artiste », pour moi, n’existe pas vraiment. C’est juste un statut qui est commun à pas mal de boulots et qui fait que t’es sûr d’avoir au moins de quoi bouffer et payer à moitié ton loyer.

L: Et les croquettes du chien… -rires-

  • Est-ce que vous avez un rituel avant de monter sur scène ?

A-C: -Pop-

P: -Pop-

A-C: Tu veux vraiment avoir d’où ça vient ? On était en résidence à la Maison de la Création à Bruxelles et on se retrouvait pour répéter. Il y avait notre metteur en scène qui était dans le public et systématiquement, on allait se cacher dans les coulisses pour faire semblant de faire une entrée. A un moment donné, je ne sais pas pourquoi… je dis: « Mais enfin heu, Laurent ! Enlève ton doigt ! -pop- » et ça a fait rire tout le monde. Du coup, quand on est arrivés sur scène juste après ça, le metteur en scène a dit: « Oui ! Ben c’est ça ! C’est comme ça que je veux vous voir arriver ! Joyeux, pas en train de vous marrer comme des baleines mais avec un grand sourire. Donc maintenant, vous aurez ce rituel-la avant chaque concert. Vous ferez -pop- et ça rappellera à tout le monde le <<Mais heu, enlève ton doigt !>> »

  • Et est-ce que vous auriez une anecdote ? de vos concerts, de vos répétitions…

P: Moi j’en ai une. Je peux ? -il regarde Laurent

L: Heu, ça dépend…

P: On jouait dans les campagnes ardennaises…

L: Ho bin oui, je le savais !

P: Dans notre ancien set, on avait un morceau qui s’appelait Deux minutes et vingt secondes et c’était le seul morceau où Laurent ne jouait pas de guitare, il chantait.

L: Et je jouais de la trompette.

P: Oui, il jouait de la trompette. -tentative d’imitation de trompette-
La scène était très très haute et les gens étaient assez loin de la scène. Puis Laurent, tout guilleret qu’il est, à la fin du concert, il se dit: « Je vais descendre dans le public et je vais aller faire chanter les gens ».

A-C: Comme Adamo.

P: Et je ne sais pas s’il a voulu descendre ou pas… Mais à un moment, il n’y avait plus Laurent.

L: J’ai pas voulu… enfin si, j’ai voulu descendre mais j’ai pas géré l’espace !

P: Et il s’est retrouvé le cul parterre avec son micro et nous qui continuions de jouer derrière en étant morts de rire. On a entendu un petit cri puis plus là et la scène était tellement haute qu’on ne le voyait plus du tout. On se demandait: « Mais il est où Laurent ? » puis j’ai vu Phil qui était devant et qui se marrait, qui pleurait de rire. C’était un des plus beaux moments ! -fou rire général-

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