Conf’interview #6 : Laura Crowe & Him

On a déjà eu l’occasion de vous parler plusieurs fois de Laura Crowe & Him. Après la sortie de LC&H, leur premier album à la fin de l’année 2019, ils se sont retrouvés directement confrontés à la crise sanitaire qui nous frappe aujourd’hui. C’était l’occasion d’aller prendre de leurs nouvelles !

Comment allez-vous aujourd’hui ?

Laura : Ça va. Ça pourrait aller mieux mais ça va !

Eric : On commence à avoir des perspectives, on programme des choses et rien que ça, ça nous fait déjà du bien.

Comment vous vivez ce deuxième confinement ?

L : Ça va dans le sens où on continue à se voir pour avancer sur du nouveau. Pendant le premier confinement on ne s’est vraiment pas vus. Et on ne peut même pas dire qu’on ne respecte pas les règles, on garde le masque en extérieur et tout mais il y a un moment où on ne peut continuer comme ça éternellement à distance sans pouvoir avancer surtout que c’est notre activité à 100%. Bosser de chez soi au bout d’un moment ça a ses limites même si c’est faisable. On a besoin d’interactions pour continuer à rester motivés.

E : C’est dur ce deuxième confinement parce qu’on a encore perdu toute une série de dates de concerts pour novembre-décembre. C’est vraiment un coup dur.

L : C’est peut-être le seul point qui peut nous rassembler c’est qu’on est tous dans la même merde. Quand tu y penses, à part les grosses stars qui encaissent leurs droits d’auteur, on est tous logés à la même enseigne à moitié en train de crever de faim.

Et le premier confinement vous l’avez vécu comment du coup ? Parce que vous avez l’air de dire que celui-ci se passe « mieux » !

L : Globalement, même quand tu regardes dans la rue, j’ai l’impression que les gens sont mieux acclimatés au truc et j’ai l’impression que c’est un chouïa, vraiment un chouïa, moins sévère que le premier. J’avais l’impression qu’il y avait des psychoses à mort. J’étais dans une phase où je nettoyais mes courses alors que maintenant ben je me lave les mains, je porte mon masque, je fais gaffe de pas me toucher le visage… Ce qui est bizarre c’est que le premier confinement je ne l’ai pas non plus super mal vécu, je ne me sentais pas plus déprimée que maintenant, je me sens juste plus fataliste mais ce qu’il y a maintenant selon moi c’est plutôt qu’on en parle trop, il y a plus du ras-le-bol que de la peur par rapport au premier.

E : Moi le premier confinement je ne l’ai pas trop mal vécu parce que ça m’a permis de créer de nouveaux trucs, on a un single (I Don’t Want Your Lovin ; ndlr) qui a tourné sur toutes les radios cet été donc on a réussi à obtenir quelque chose à partir de ce confinement. C’est une expérience quand même positive et on espère que tout ce qu’on est en train de faire maintenant nous amènera aussi quelque chose.

Vous aviez mis des choses en place pendant ce confinement ?

E : On avait commencé à préparer des capsules de covers pour notre chaîne YouTube où on donnait rendez-vous aux gens chaque semaine avec aussi des inédits, des nouvelles versions de nos chansons… Et on a aussi écrit, notamment le single dont je viens de parler.

Pic by Jean-Pol Sedran

Il y a pas mal d’artistes qui ont mis en place des streams, des lives… et certains le font de manière payante maintenant. Comment voyez-vous ça ? Est-ce que ça pourrait être l’avenir à court ou long terme des concerts ?

L : Pour être très honnête, je comprends les gens qui mettent en place des concerts payants. C’était cool d’avoir cet élan gratuit pendant le premier confinement parce que je pense que ça a offert pas mal de divertissement aux gens et tout le monde, y compris les artistes, en avait besoin. Seulement voilà, ça devient très long donc on se demande aussi de notre côté si on ne va pas devoir mettre ça en place parce que ça s’éternise ! Pour moi, c’est une solution à court terme. Après, des concerts tels qu’on les connaît, on en a besoin. L’énergie en étant tous ensemble, dans une même pièce, ce n’est pas le streaming qui va l’amener, ça ne changera pas la donne. Avant ce reconfinement, on a assisté à une conférence très intéressante où le programmateur des Ardentes disait qu’avec les gros festivals ils réfléchissaient beaucoup parce que c’est compliqué de garder les gens plus d’un quart d’heure devant un écran. T’es là avec tes potes, tu prends une bière tu regardes ton streaming mais tu tiens 15 minutes quoi. T’as beau adorer le projet qui passe, t’as ton chat qui passe, ta maman te téléphone… T’es pas immergé dans le truc et c’est ce qui manque foncièrement aux gens. Derrière un écran tu n’es pas dans l’instant, dans le partage.

Du coup, comment est-ce que vous envisagez la suite que ce soit en tant que Laura Crowe & Him ou comme artistes en tant que tels ?

E : Il va falloir se recréer complètement, se démarquer on ne sait pas trop comment parce qu’il y a beaucoup d’artistes sur le marché mais je pense que la situation va fort écrémer le paysage. Ceux qui se démarquent vont pouvoir tirer leur épingle du jeu. En tout cas il faut qu’on ait du contenu. On a des habitudes de consommation de musique qui n’ont rien à voir avec la consommation qu’on en faisait il y a dix ans d’ici. Le CEO de Spotify a fait une déclaration qui a pas mal choqué, il a dit « il faut sortir plus de matériel parce que sortir de la musique tous les deux ans ça ne sert à rien ». Il ne faut peut-être pas privilégier la quantité mais peut-être bien des happenings, des concerts exceptionnels à comité restreint… C’est là qu’il faut redoubler d’originalité.

L : Ce que je trouve ridicule, c’est quand on voit ces images du congrès du MR où ils sont masqués 0à 500 et là-bas comme par hasard le corona ne circule pas. Ça ils peuvent le faire mais pas les concerts. Je pense qu’à un moment ça ne va plus être tenable et qu’ils vont devoir ré-autoriser les salles à rouvrir même avec des mesures strictes. On ne peut pas rester toute une vie à être déconfinés, confinés… Est-ce qu’on va vraiment nous déconfiner ? Nous lâcher la bride ?

Vous seriez prêts à continuer à jouer devant des gens masqués ? Vous l’avez fait durant le déconfinement, comment vous l’avez vécu d’ailleurs ?

E : Rien que l’échange, faire sa musique devant des gens qui écoutent, c’est magique. Rien que pour ça, on pourrait s’en contenter. Evidemment on préfère avoir une foule de 5000 personnes qui sautent devant nous. On espère que ça reviendra avant deux ans. Mais tu as aussi les artistes qui n’ont plus joué depuis le premier confinement. Ils ont compris qu’il fallait sortir du contenu, préparer un album… donc je pense qu’à l’horizon 2021-2022, il va y avoir une longue file d’attente et ce sont les petits artistes qui vont en pâtir.

Oui, ça risque d’être un casse-tête pour les programmateurs avec les reports et les annulations…

L : Quoi qu’il arrive, produire du contenu, on va le faire. Après, dans le côté viable de la chose, il y a un moment où tu te dis, tout ce qui est médias belges (si on parle de notre cas), s’il n’y a pas un travail qui est fait pour mettre en avant le secteur artistique belge, laisse tomber, il ne faut pas se leurrer. Parce que qu’est-ce qu’on regarde chez un artiste ? S’il y a du stream, des médias, de la presse… donc ça reste du business ! Oui, il y a des coups de cœur de temps en temps mais ça reste beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Pour ça, chapeau la Flandre dans la mise en avant de leurs artistes. Ils sont vachement plus loin que nous.

E : Quand on parle des quotas en radio, la communauté française est en retard par rapport à la Flandre oui. Ils ont 25% de programmation locale sur leurs radios. Alors oui, leurs artistes ont joué à Werchter, au Pukkelpop… mais il y a toute cette culture de valorisation des artistes locaux. La Flandre s’intéresse aux artistes flamands donc la Fédération Wallonie-Bruxelles devrait en faire de même. Les quotas qu’on a en radio sont respectés sur papier de manière à vite remplir les cases mais on ne s’entend pas.

L : On dit tout ça parce qu’on l’a vécu et on n’espère ne plus le revivre. On a quand même eu un bon soutien avec notre dernier single, on ne le cache pas mais tout ce qu’on puisse espérer c’est que ça continue. On voit bien la réalité, par exemple nous en tant qu’artistes indépendants en totale auto-production, que quelque part notre titre doit plaire et être dans le format et en même temps que ça on bataille face aux géants des maisons de disques qui disent « c’est super mais on n’a pas de place en playlist ».

Du coup, qu’est-ce que vous auriez à dire aux politiciens par rapport au statut de l’artiste ?

E : J’ai vu la proposition de Charles Gardier qui a analysé pas mal d’aspects des artistes belges et qui est une des premières propositions constructives que je vois sur le statut d’artiste. Le MR est le seul parti à amener une proposition intéressante. Ça fait des années qu’on entend parler de ce statut avec le droit au chômage, tout ça, mais c’est très compliqué. Les seules personnes, jusqu’à présent, qui ont parlé de ça c’est le MR. Je ne dis pas que la proposition est parfaite mais elle envisage tous les aspects de l’artiste.

L : Je lisais ton interview de Loyd, je trouve qu’il résume bien la situation parce que ce qui me révolte c’est de voir à quel point le gouvernement lâche la culture en toute impunité. Plus c’est gros plus ça passe, on ne parle limite plus de nous. On nous dit de nous réinventer mais le plus drôle, c’est que c’est un métier où tu dois investir tout le travail de fond que tu dois faire pour composer. C’est comme un éternel entretien d’embauche. C’est un des rares métiers où tu as autant de coûts si tu veux avancer, te renouveler… sans toucher le moindre centime. Je sais que ça fait partie du métier mais je trouve qu’ils ne prennent pas ça en compte et c’est grave ! On est pris pour des saltimbanques, comme si on ne faisait pas de carrière et ça reflète ce que beaucoup de gens pensent : « oh tu composes ? Tu fais de la musique ? C’est cool, mais c’est un hobby quand tu as fini ton boulot ? » Alors oui, c’est le cas pour certains mais à côté de ça, entendre que ton métier est non-essentiel ? Il ne faut pas me dire que les 36 000 ministres qu’on a font tous un job essentiel !

E : Ce n’est pas un monde idéal et il faut y faire sa place…

L : Je pense que c’est important que les gens parlent et montrent leur ras-le-bol. On est gouvernés par des gens qui ne sont pas dans la même réalité que nous. Ils sont censés nous représenter mais finalement ils ne représentent pas grand-monde mais ils continuent à écouter de la musique, à mater des films, à acheter des peintures bien chères parce que ça fait classe dans le salon.

Vous n’êtes pas les premiers à me parler de ça ! C’est bien la preuve qu’il y a un problème profond dans la situation.

E : Pas de considération. Les gens reçoivent des directives de ministres de la culture qui n’ont aucune vision. Pour eux, ce sont des portefeuilles à gérer. Ça fait combien d’années que les quotas radio n’ont pas été mis à jour pour être plus profitables aux artistes locaux ? A chaque fête de la FWB, il y a des grosses têtes d’affiche c’est sûr mais si on ne se bat pas pour qu’on voit nos artistes, à quoi ça sert ?

L : Ce que je trouve ridicule, c’est qu’il n’y a pas de vision. Il faut attendre d’avoir des Stromae et des Angèle qui sont, finalement, des cas rares qui en plus tournent davantage en France avant de se faire connaître ici, ça fonctionne par ricochets. Tant mieux pour eux, c’est super, mais il faudrait plus de cas comme ça en Belgique pour que les gens se disent que ça peut être une source de revenus et faire rayonner la culture belge.

E : Mon coup de gueule c’est que tant qu’on considèrera The Voice comme étant le reflet de ce qu’il se passe culturellement en Belgique, ça n’ira pas. Ce n’est pas ça la culture. Au contraire, ce sont des gens comme nous qui bossent, qui vont présenter des compos, un projet, un visuel… Dans The Voice, c’est de la téléréalité, on prend quelqu’un qu’on pose devant une caméra et qui est déjà médiatisé. Et le pire, c’est qu’à partir du moment où un artiste est sous les projecteurs de la télé nationale, il suffit après de le reprendre, de le modeler pour faire une carrière et les maisons de disques sont derrière pour dire « on va faire un album et si ça marche tant mieux, si ça ne marche pas tant pis » et on nous fait croire que c’est ça la culture ! Mais ce n’est pas ça, ce sont des gens qui se battent pour faire quelque chose et pas des téléréalités subsidiées à nos frais.

On ne se rend pas compte à quel point devenir un artiste est un combat perpétuel !

L : C’est même plus par rapport aux structures et aux personnes qui décident qu’entre artistes. Avant de me lancer dans le métier, j’ai fait l’ULB, j’ai fait les langues germaniques et quand je suis arrivée dedans, le nombre de choses que j’ai dû apprendre ! Et même avec Eric qui était déjà dedans depuis quelques années, pour notre projet on a appris plein de choses. Quand t’es en autoprod’ et que tu dois apprendre la com’, les réseaux sociaux… tu dois être une espèce de pieuvre avec plein de bras partout. C’est aussi le côté frustrant quand tu dois valoriser tout ça. Quand on voit les boîtes qui recherchent des community managers, on se dit qu’on est nos propres CM en fait. C’est un milieu où on peut facilement se faire avoir en plus !

E : Oui, parfois tu dois te jeter à l’eau et faire confiance mais on peut se faire avoir, on parle par expérience.

Au niveau promo, qu’est-ce qu’on peut attendre de vous deux à l’avenir ?

E : On est en train de préparer un nouvel EP qu’on aimerait sortir vers mai. On est en contact avec une boîte française qui fait du développement.

L : Il n’y a encore rien de fait à 100% mais ce sont des choses très motivantes. Le truc qui a été terrible c’est qu’on a sorti notre album fin 2019 et BAM coronavirus alors qu’on avait préparé un super dossier de presse, on commençait à l’envoyer et ça nous est arrivé en pleine gueule… Ça a été très déprimant sur le coup mais on s’est repris en main et le single qu’on a sorti a bien fonctionné donc on est motivés.

E : Et on a de la chance aussi d’être sur la même longueur d’ondes avec Laura au niveau du projet ! L’enfer c’est les autres mais dans notre cas, ça se passe bien.

L : Je trouve ton initiative intéressante parce que quelque part, le travers du milieu, c’est que c’est censé être strass et paillettes, il faut être positif tout le temps parce qu’on a la chance de faire notre passion mais à un moment on doit pouvoir dire les choses ! Tout n’est pas merveilleux, ce n’est pas la réalité des gens.

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