Conf’interview #10 : Renaud Godart (Ykons)

Renaud Godart est le chanteur du groupe belge Ykons. Après la sortie de son premier album Reflected en 2019, le groupe a enchaîné les concerts et festivals durant tout l’été avant de se lancer dans la préparation de son nouvel EP. A quelques jours de la sortie d’un nouveau single, nous avons contacté Renaud pour prendre de ses nouvelles durant ce second confinement.

Comment tu vas Renaud ?

(rires) Ça fait du bien d’en rire parce qu’on répond de manière un peu désinvolte à cette question ! On a un peu ce sentiment de ne pas pouvoir se plaindre parce qu’on est en bonne santé et les gens autour de nous aussi. Pour ma part j’ai un boulot sur le côté donc à ce niveau-là, Renaud Godart se sent bien mais Godich (son nom sur scène), lui, ne va pas bien du tout. Il est un peu comme un drogué en manque et je sens que la drogue musique est puissante parce qu’il est grand temps que ça bouge de nouveau. J’ai peur pour la suite, j’ai plein de questions donc c’est compliqué de dire que tout va bien…

Comment vis-tu ce deuxième confinement par rapport au premier ?

Je le vis en peu comme un constat d’échec. C’est un peu l’ascenseur émotionnel. On a tous été très impliqués dans le premier confinement et quand je dis tous, je pense vraiment à la grosse majorité des gens qui faisaient des efforts autant financiers que sociaux, des concessions… tout ça pour revivre un été plus ou moins normal. Il faut bien l’avouer, j’ai rarement autant profité de mon été que cette année. Ça m’a permis d’entrevoir d’autres choses, de vivre des moments forts avec mes enfants en profitant de chaque jour comme si c’était le dernier, un peu en mode carpe diem. Je pensais que ça allait aller mieux et là c’est le coup de massue qui te casse les jambes, qui te fait avoir peur d’entreprendre. On sent que les gens en ont marre, qu’ils n’en peuvent plus de cet isolement social et parfois de cette injustice ! J’habite une région frontalière, à 3km de chez moi on est en Hollande et là-bas on voit que les petits commerçants ont le droit de rouvrir par rapport aux grandes marques qui doivent réduire. On a ce sentiment d’injustice par rapport aux copains qui sont chez eux et qui en chient. Je me pose plein de questions, ce deuxième confinement est dur. On ne fait plus la fête, on a l’impression d’être des criminels si on voit nos parents… C’est très compliqué mais par mon statut un peu social, je suis obligé de dire que c’est pour un mieux après. Si on en chie pour le moment, c’est pour qu’après ça soit mieux !

Comment est-ce que le reste du groupe vit la situation ?

On est tous dans le même cas, on bosse encore sur le côté donc on reste actifs. Ce qui nous manque, c’est la connexion sociale ! Par rapport à Ykons, on doit travailler de manière totalement différente, avant on se voyait deux fois par semaine pour répéter pendant 5-6 heures ensemble pour avoir une forme de communion et cette connaissance de chaque titre et ici c’est totalement différent parce qu’on fonctionne en groupes de travail, c’est des visio-conférences… On se voit toujours le mardi et le jeudi mais on ne se voit pas tous. On fait de la prod, de la post-prod, on est à trois avec des masques et isolés, un derrière le PC, un autre sur une chaise à 2 mètres et un autre dans le divan. C’est dur parce que la musique c’est avant tout un partage et créer de la musique sans partager, c’est quand même une autre expérience.

Pendant le premier confinement, tu as en quelque sorte ressuscité Dj Godich en proposant des live depuis chez toi. Est-ce que c’était important pour toi et surtout, est-ce que vous avez mis d’autres choses en place avec Ykons ?

DJ Godich a ouvert la voie et nous a montré à nous, dans le groupe, que c’était faisable même si d’un point de vue technique, c’est complètement différent qu’un live avec un groupe mais on va y venir ! J’ai réussi à pousser le reste du groupe à se dire qu’on allait devoir se produire de manière différente en tout cas en attendant notre concert du mois de mai (à la Madeleine ; ndlr). Mais oui c’était obligatoire parce que c’est un exutoire et une façon de dire qu’on existe encore. Même si on n’était pas essentiels, on était quand même importants pour beaucoup de gens. Cette parenthèse Dj Godich dancefloor c’était pouvoir se dire pendant deux heures qu’on faisait la fête en famille chacun chez soi mais avec une espèce de lien commun invisible parce qu’on savait qu’on était tous en train de faire la même chose au même moment donc ça avait du sens, celui de dire qu’on n’était pas morts.

Tu dis que tu as réussi à convaincre le groupe à faire du livestream. Tu parles de live gratuit ou de live payant comme on en voit se développer en ce moment ?

Pour l’instant, on est sur du gratuit parce que je t’avoue que dans notre plan, le live payant est encore loin parce qu’on a pas mal de trucs qui vont arriver et on essaie de faire monter la sauce avec des professionnels des réseaux sociaux, etc. Mais si on doit se reconvertir à un moment donné et avoir la possibilité de gagner un peu d’argent pour pérenniser le projet en faisant des live payants, évidemment qu’on le fera mais seulement si le média permet une connexion ! Je t’avoue que si c’est pour faire des live face à personne, avec zéro visuel, zéro regard, je ne le ferai pas, même pour des sous, parce que j’ai besoin de ça. Personne ne m’a jamais demandé de faire de la musique donc j’estime que je n’ai aucune légitimité par rapport à ça et je pense que ça vient de là le fait que je n’ai pas le droit de me plaindre. Ce choix, je l’ai fait pour rentrer en communion avec les gens et être en partage avec eux. Ça me booste et ça me fait du bien à moi, j’espère que ça leur fait du bien à eux aussi mais c’est clair que si on n’a pas ce retour-là… Ici on est en interview, on se voit, ça fait du bien mais si je ne te voyais pas et qu’on était juste au téléphone ce serait déjà plus compliqué. Jouer de la musique, terminer un morceau et n’avoir pour seuls applaudissements que le silence, c’est vraiment dur. On a fait un live pour la ville de Herve, un concert filmé, et quand tu termines ta chanson, t’as vraiment l’impression d’être un cow-boy dans une ville américaine en 1870, seul dans la rue, avec juste le son de l’ingénieur qui enlève son casque. Ça c’est très compliqué même si tu sais que des gens regardent et apprécient.

Justement, en parlant de public, vous avez pu expérimenter les nouveaux live en jouant au centre culturel de Verviers, comment vous l’avez vécu ?

Oui, c’était un concert où les gens étaient masqués à des tables hautes et moi j’ai vécu ça comme un cadeau du ciel ! On n’avait pas su boucler la tournée Reflected (le premier album du groupe paru en 2019 ; ndlr) alors qu’on avait prévu un truc de fou en apothéose avec Gérald Faway qui est un super artiste et ami et qui devait se tenir dans le cadre de la renaissance du grand théâtre de Verviers. Tout était prêt, on avait même un live prévu sur Védia (la télé local verviétoise ; ndlr) ce qui n’avait jamais été fait auparavant et ça a été annulé la semaine avant. Donc le fait de pouvoir remonter sur scène, même ailleurs, devant une centaine de personnes, ça nous a fait énormément de bien et je pense qu’aux gens aussi parce qu’ils ont apprécié le concert même s’ils ne pouvaient pas boire un verre et que les organisateurs ne s’y retrouvent absolument pas… Eux ils sont perdants sur toute la ligne, ils organisent parce que ça leur donne des subsides sinon ils ne pourraient pas. Pour un organisateur privé ce serait totalement impossible.

Le masque n’a pas été une barrière trop compliquée pour vous ?

Nous sur scène on ne le portait pas ! (rires) Sur l’affiche de Reflected qui nous a servi d’accroche, j’avais déjà un masque, peut-être que c’était un peu précurseur, on s’est rendu compte qu’on aurait peut-être dû changer d’avis. L’important passe par le regard et les cris, les mouvements et l’énergie passaient donc pour ça, la barrière du masque ne m’a pas fait mal à moi. Je n’attends qu’une seule chose, c’est d’aller revoir des artistes que j’adore et qu’on me dise que je peux y aller, même assis sur une chaise avec un masque et sans boire.

Vous n’avez pas peur des embouteillages dans les salles de concerts à la reprise ?

Avec ce qu’on est en train de mettre en place avec Quentin Verheyen, notre booker, on n’a pas du tout cette impression parce que l’agenda 2021 est déjà en train de s’étoffer pour l’été alors qu’on n’a rien sorti. Les gens savent juste que le 5 décembre un clip va sortir. Rien que ça, ça nous a permis de reprogrammer les festivals où on devait normalement jouer en 2020 et merci à eux parce que sans ça, on ne sait pas comment on appréhenderait la sortie du tunnel. Pour moi, on a besoin d’une carotte pour avancer en se disant « ok, hypothétiquement on a ça qui va arriver » mais oui, l’embouteillage va être monumental je pense parce qu’autant les grosses que les petites productions sont en stand-by. Nous, on devait sortir notre single en octobre et on a dû postposer l’agenda au maximum. C’est compliqué mais on est obligés de bosser sinon on va rater le train et là ce sera trop difficile de se relever.

Comment est-ce que toi tu vois le statut d’artiste aujourd’hui en Belgique ?

D’un point de vue légal, je trouve qu’on est en train de faire une véritable avancée. Il y a eu un beau pas en avant qui a été mis en place sous la directive de Charles Gardier et je pense qu’il fallait dépoussiérer ce statut et le rendre plus humain, plus proche de la réalité de terrain. Ce n’est pas pour ça que moi, je vais faire le pas de demander mon statut d’artiste maintenant parce qu’il y a trop d’inconnues dans l’équation et je n’ai pas envie de mettre ma famille en danger pour un choix personnel. Par rapport au statut d’artiste non légal, c’est-à-dire son utilité et ce qu’il représente, je pense qu’on a cette force en tant que Belge de savoir à quel point notre petit pays est rempli de grandes personnes et on en est excessivement fiers. On n’a pas à rougir par rapport à nos voisins français. J’ai des amis en France du côté de Bordeaux qui ont un peu ce phénomène, de dire que les Belges sont des Français parce qu’ils parlent français, du moins les Wallons, et on a aussi ce côté un peu chauvin, moins poussé que les Français, mais je pense que ça vient essentiellement de nos artistes et de l’aura qu’on dégage, de cette désinvolture. Et cette proximité, cette humilité, je pense que ça ne change pas. C’est clair qu’il y a des connards comme partout, mais on est fiers de se dire qu’on s’est fait des amis dans les gens avec qui on travaille. Ce sont des personnes extraordinaires, humbles et professionnelles autant dans la manière d’écrire que d’être. Le statut d’artiste est important et on le voit bien, je pense que les gens vont se ruer quand on va les relâcher parce qu’ils ont envie de faire la fête. Le Belge a envie de faire la fête, plus que n’importe quel peuple ! César disait que de tous les peuples, les Belges sont les plus braves, mais ce sont aussi les plus festifs ! Pour avoir été Dj, je sais que notamment au niveau de la province de Liège, tu peux faire le tour du monde, personne ne sait faire la fête comme là-bas. Et pour faire la fête, il faut des artistes pour mettre de la musique, pour mettre des lumières… Le statut d’artiste est loin d’être mort, même si le virus essaie d’avoir notre peau.

Tu parlais d’un nouveau single à venir. Du coup, quelle est la suite pour Ykons ?

On a prévu de sortir deux singles. Le premier arrive le 5 décembre en sortie exclusivement vidéo pour que ça tourne bien avant les Fêtes et avec pas mal de surprises. Une autre vidéo arrivera le 21 décembre avec une version totalement différente et je me réjouis comme si c’était un cadeau de Noël. Après ça, le deuxième single sortira vers mars-avril et puis une tournée complète suivra. La date à la Madeleine, c’est la première, mais directement après on a déjà d’autres concerts pour l’été. On espère pouvoir revivre. L’envie est toujours là, je dirais même plus qu’avant ! Je dirais qu’il y a l’envie de lui faire la nique à ce virus et de lui dire « c’est bien beau, t’as essayé, mais t’as pas eu notre peau ! » La motivation est là comme pour tous les artistes, les peintres, tous ceux qui ont quelque chose à dire ! On ne va pas la boucler et je ne veux pas la boucler, j’espère qu’on fera beaucoup, beaucoup de bruit pour se faire entendre.

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